Dans nos collections : "Mille et une facettes d'un quartier"

Mille et une facettes d'un quartier : Molenbeek-centre vu par ses habitants - Een beeld van een buurt : Molenbeek-centrum door de ogen van zijn bewoners /  Maison de quartier Bonnevie = Buurthuis Bonnevie. - Molenbeek : Maison de quartier Bonnevie = Buurthuis Bonnevie, 2002. - 219 p. : ill.; 24cm

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Depuis plus d'un an, Molenbeek fait la Une de l’actualité, malheureusement à cause d'événements dramatiques dont nous nous rappelons douloureusement en cette période.

Mais qu’est vraiment cette commune ? Mérite-t-elle cette réputation négative ? Le Centre de documentation de La Fonderie la présente au travers d’un livre édité par la Maison Bonnevie en 2001, basé sur des témoignages d’habitants. Ceux-ci se recoupent et forment le texte présenté.

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La Maison de Quartier Bonnevie naît fin 1976 en réaction contre l’aménagement du métro [1]. Elle travaille dans le centre de Molenbeek, près de la Place communale et au-delà du Parvis Saint-Jean-Baptiste jusqu’au boulevard Léopold II, pour améliorer les conditions de vie des résidents (2).

En guise d’introduction : ingérence / F. De Sadeleer.

Ma mission, pour cette rubrique de notre site internet, est de vous faire connaître un livre de notre bibliothèque. Il est sélectionné suivant des critères de valeur intellectuelle, d’acquisition, ou reprend l'une des thématiques de La Fonderie.

Etant donné les événements de 2016 et la médiatisation de Molenbeek, j’avais donc choisi de prendre cette commune comme sujet. La Fonderie a beaucoup écrit à son propos (3).         

Mon choix s’est porté sur le livre de Bonnevie, le plus récent dans nos collections. Je me suis vite rendu compte que ces témoignages de 2000 étaient certes riches, instructifs mais qu’ils appartenaient au passé. Historienne travaillant à La Fonderie depuis longtemps, connaissant bien la commune, je ne pouvais pas simplement vous présenter le livre comme tel. Vivement interpellée par les interventions des médias, je me devais sans prétention, de remettre brièvement Molenbeek dans ses contextes historiques et géographiques. L’Histoire explique le présent, d’où l’importance de ce livre et, depuis 17 ans, l’évolution de Molenbeek s’emballe; il faut analyser les causes de ces changements. Aujourd’hui, les études et les réflexions se multiplient.

De même, situer le contexte géographique est tout aussi essentiel. Molenbeek, ce n’est pas que la Place communale, la rue de l’Ecole … mais une commune si grande qu’elle doit être divisée en quartiers, très différents les uns des autres, avec chacun son histoire.

Je terminerai par une série de questions. Y répondrez-vous ?

Au 12e siècle, Molenbeek est citée dans les sources comme paroisse. Elle devient peu à peu un village le long de le Senne et s’agrandit en territoire agricole empiétant sur les zones inondables de la rivière (4).

A la fin du 18e siècle, Molenbeek devient une commune. Restée longtemps rurale, elle voit apparaître au 19e siècle les premières industries ; la mise en service du canal Bruxelles-Charleroi provoque une explosion d’installations de nouvelles entreprises (d’où l’expression “petit Manchester belge”) et aussi de la population arrivée comme main d’oeuvre et qui s’installe dans des conditions difficiles, essentiellement dans le centre, non loin de ces premières industries. Molenbeek grandit et s’urbanise. La place Communale est aménagée en1865 et le boulevard Léopold II en 1891 ; des nouveaux quartiers naissent. Molenbeek s’enrichit grâce à l’industrialisation, jusqu’au début des années ’70 (comme toute la Région de Bruxelles-Capitale).

Le centre de Molenbeek, pourtant l'endroit névralgique de la commune, reste le “Molenbeek historique” sans beaucoup d’aménagements : il est plus rentable de construire que de rénover.

Après cette période florissante et fortunée, Molenbeek décline et s’appauvrit, les industries ainsi que beaucoup d’habitants désertent les lieux (5).

Géographiquement, la commune, limitée par le canal de Bruxelles se divise en trois zones : le territoire limité au nord par la chaussée de Gand et à l’est par la gare de l’Ouest ; le territoire compris entre la place de la Duchesse, la chaussée de Gand et la rue des Quatre Vents, le “Vieux Molenbeek” ; et enfin, le territoire plus moderne au delà de la gare de l’Ouest (6). 

p73    p42

p. 73 : déplacement de la maison Stevens pendant les travaux du métro

p.42 : Place Wauters-Koeckx pendant les travaux "Rive Gauche", au début des années 90

Le drame du Vieux Molenbeek a été les travaux du métro. Si le tissu urbain des autres communes bruxelloises a peu souffert de cette installation, Molenbeek a connu, dès 1975, une véritable saignée (7) et une vague de démolition d’habitations effarante (8). 

Les témoignages se recoupent : les habitants ne sont pratiquement pas prévenus : les bulldozers envahissent les abords du canal alors que le quartier est entièrement habité. Les résidents de la rue Sainte-Marie, très pauvres, reçoivent un peu d’argent de l’entrepreneur pour qu’ils partent et le lendemain, les maisons sont abattues. La population est sans recours ; après une estimation financière dérisoire, ils sont expropriés. Au total, 878 familles ont dû quitter leurs logements en ignorant s'ils seraient ou non détruits.

Toute cette opération se déroule dans un climat d’extrême confusion.

Les travaux du métro laissent pendant longtemps une plaie ouverte avec des terrains à l’abandon, des maisons qui se taudifient ; les espaces publics, les voiries sont négligées. Cette partie de quartier est sale et dangereuse. Molenbeek devient une commune dite à risques.

Il faut 30 ans pour reconstruire la trouée du métro. Des logements sociaux et d’autres projets ambitieux (9) permettent d’effacer les cicatrices urbanistiques et sociales (10). 

En 1988, la commune construit, dans une rue du quartier, un nouvel immeuble. Une occupante apprécie son duplex mais se plaint des immondices et de l’absence de règlement pour l’entretien : « La commune a tout de même intérêt à favoriser l’entretien et la propreté de son patrimoine, non ? » (11)

Les enfants fréquentent surtout le parc Bonnevie, même s’il y a d’autres lieux. Pour eux, alors qu’il y a encore des terrains vagues destinés à la construction, il faudrait plus de fleurs et de verdure. “Il y a assez de maisons” (12)

En ce qui concerne l’immigration, Molenbeek est un véritable laboratoire d’analyse. Les Italiens, les premiers, y habitent souvent depuis longtemps aux alentours de la rue Ransfort. Certains sont partis, d’autres sont restés.

D’autres nationalités s’installent…

Arrive, dans les années ’70, le flot d’immigration des pays du Maghreb. Les premiers Marocains sont souvent des hommes seuls, leurs épouses et enfants sont restés au pays. Bien accueillie, cette première génération fréquente les commerces et cafés belges puisqu’il y a peu de magasins marocains (les premières boucheries marocaines se sont installées en 1975).

“Dans le temps, à la rue de Ribeaucourt, rue du Prado et chaussée de Gand, il y avait de très beaux magasins. Rue du Prado, on trouvait plein de magasins de chaussures et de costumes. Les gens venaient de partout pour faire leurs achats" (13)

Et puis d’autres populations affluent, encore et encore…

En 2000, l’athénée Royal Serge Creuz (14) accueille dans sa section primaire beaucoup d’élèves dont les parents sont des candidats réfugiés de 60 pays différents. Apprendre le français est prioritaire. (15) "Le problème est le manque de chaleur accueillante tant de la part des enfants marocains que des animateurs

d’origine marocaine." (p.82)

Il ne faut pas oublier que la deuxième génération est née en Belgique...

Si en 2000 les gens se fréquentent avec courtoisie mais sans grande convivialité (16) : “Il y a des problèmes spécifiques entre les Noirs et les Nord-Africains… (les Nord-Africains) disent, par exemple que nous sommes des “étrangers” et eux des “immigrés” (17)

Un commerçant installé de façon stratégique à la sortie du métro “Comte de Flandre”, occupe cette place depuis 10 ans et a vu beaucoup de choses changer : l’environnement s'est amélioré mais le départ de beaucoup d’habitants est la cause, selon lui, d'une ambiance tendue. Pour les affaires, c’est la même chose : il y a des jours où tout va bien et d’autres où sa vie est difficile à cause des jeunes (18) (mais pas uniquement des Marocains). Il a dû aussi s’adapter à sa clientèle qui mange différemment en fonction des religions, et cette tendance se renforce de plus en plus. Son opinion : il trouve que la société belge commence à s’intéresser à la population du quartier, donc “les immigrés devraient se donner la peine de s’adapter à la société européenne” (19)

Les déclarations sont unanimes : c’est avec la deuxième génération que les problèmes entre Belges et Marocains commencent et que les deux groupes prennent leurs distances.

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Années ’50, la rue des Quatre-Vents. En dépit de tout, il devait faire bon y vivre, n’est-ce pas Yvette?

Et aujourd’hui?

Je termine avec des questions : multiculturalité ? Intégration ? Interculturalité ? Gentrification ? Problèmes de générations ? Connaissez-vous Molenbeek à la “réputation douteuse” ? Avez-vous eu l’occasion de regarder, fin 2016, les différentes émissions des chaînes belges et autres sur Molenbeek. Qu’en avez-vous pensé?


(1) A la même époque dans le Centre de la commune, d’autres associations ou collectifs (exemple : le Collectif du Vieux Molenbeek) voient le jour. Ils veulent réfléchir sur la situation de la commune qui se dégrade surtout dans le « Molenbeek historique ». Ils veulent également aider les « nouveaux » habitants et ceux tombés dans la paupérisation.

(2) Voir les différents sites de la Maison de quartier

(3) De nombreux articles sont parus, entre autres dans Les Cahiers de La Fonderie.

(4) Contribution à l'histoire rurale et paroissiale d'un village bruxellois : Molenbeek-Saint-Jean au Moyen Age. Mémoire présenté sous la direction de Claire Billen en vue de l'obtention du titre de licencié en histoire (section Moyen Age) /  Paulo Charruadas. - Bruxelles : Université libre de Bruxelles. Faculté de philosophie et lettres, 2001-2002. - 154 p.; 32cm. - Mémoire: ULB. Faculté de philosophie et lettres, 2002 

(5) Avant la Révolution industrielle : un espace périurbain sous contrôle bruxellois /  Paulo Charruadas - La formation de Molenbeek : industrialisation et urbanisation /  Paulo Charruadas, Christine A. Dupont et Jean Puissant. - ill. In : Molenbeek, une commune bruxelloise. - 1 vol. (124 p.) : ill., photos en noir et blanc, dessins, cartes, plans, tab., diagr. - (Les Cahiers de La Fonderie, 2005 (33) - Ce numéro est publié à l'occasion de l'exposition 1080 Molenbeek, récits de ville organisée par la Fonderie au Musée bruxellois de l'industrie et du travail, 11/02/2006-15/10/2006  

 (6) Inventaire visuel de l'architecture industrielle à Bruxelles : Molenbeek 1 /  AAM et P. Lenain. - Bruxelles : AAM, 1980. - [n.p.] : ill. – Iconographie - Article : Qui vit au Vieux Molenbeek ? Portrait d'un quartier /  Guido Vanderhulst. - ill., plan - In : Les vagabonds ... - 1 vol. (48 p.) : ill., photos en noir et blanc, plan. – (Les Cahiers de La Fonderie, 1988(5)) 

(7) Voir Dossier de presse : les ravages de l'implantation du métro à Molenbeek]. - [s.l.], [s.d]. - [n.p.], 32cm. -

(8) Sur la distance entre les stations Etangs Noirs et Comte de Flandre, 170 maisons furent abattues. Le bourgmestre de l’époque voulait profiter de l’installation du métro pour faire démolir les habitations vétustes et créer des logements sociaux.

(9) Par exemple « Rive Gauche »

(10) Précisons que, outre la commune, la Société de développement de la Région bruxelloise SDRB (aujourd’hui sdrb Immo et City Brussel), les associations de quartier et d’autres ont participé à cette restructuration.

(11) P. 90

(12) P. 94

(13) P. 120

(14) rue de la Prospérité

(15) N’oublions pas que la deuxième génération est née en Belgique

(16) Dans les années ’50, les habitants se connaissaient mieux par quartier et, en dépit d’une vie difficile, ils ne manquaient pas une occasion de faire la fête ensemble.

(17) P. 29

(18) En avril 1995, Molenbeek connaît de graves émeutes entre les Forces de police et les habitants, en grand epartie des jeunes. Voir les archives du journal « Le Soir ».

(19) P. 178


Conseillé :

In Brussel : een reis door de wereld / par Hans Vandecandelaere. - Berchem : Epo, 2012. - 1 vol. (514 p.) : Photos; 23cm. - Bibliographie. - ISBN: 978-94-91297-35-9

InBrussel
 

In Molenbeek / Hans Vandecandelaere. – 2e édition.- Bruxelles : EPO, 2015. – iSBN : 9789462670259 · 2015.

InMolenbeek

 

Itinéraire de la rénovation des quartiers anciens à Bruxelles : 8 km à pieds à travers le Pentagone et Molenbeek / Mathieu Van Criekingen, Jean-Michel Decroly, et alii. – Bruxelles : Société royale belge de Géographie, 2001. - (Hommes et Paysages, 32).

http://www.observatbru.be/documents/graphics/fiches-communales/2016/molenbeek_fr.pdf

http://www.bruzz.be/fr/video/tvbrussel/hans-vandecandelaere-propos-de-molenbeek-un-petit-quartier-avec-de-grandes

A lire avec prudence :

Molenbeek et la face cachée de l'islamisme radical belge /  Pierre Guelff. - Bruxelles ; Paris : Editions Jourdan, DL 2016. - 1 vol. (184 p.); 22 cm. - Bibliographie. - ISBN: 978-2-87577-245-5

A découvrir :

Molenbeek-sur-Djihad / Jean-Pierre Martin, Christophe Lamfalussy. – Paris : Grasset, 2017. – ISBN 9782246862765

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